Je suis mort. Je ne sais pas comment je le sais. Il y a plusieurs petits détails qui me font dire ça. Je n'entends plus mon cœur battre, je ne sens plus l'air pénétrer dans mes poumons, je ne sens plus le poids de mon corps, je n'ai plus mal aux dents, je ne sens plus les draps contre ma peau. Je ne sais pas précisément à quelle heure je suis mort. Je n'ai pas pensé à regarder le radio-réveil. En même temps, j'avais autre chose à faire. J'étais entrain de mourir.
Mais, peut-être que je ne suis pas mort. Je pense et si je pense je suis et quand on est mort on n'est plus justement. Alors avec quoi je peux penser ? L'âme est-ce justement l'ensemble de nos pensées ? Peut-être qu'Il ne juge pas les actes mais les pensées ? Je ne sais pas. Je commence à paniquer. Je ne me sens plus, mais je pense. Aidez-moi !
Non, reprends-toi. Réfléchis posément. Essaie d'attraper la
carafe. Je ne vois plus mon bras. Etrange. Je vois ce qui m'entoure,
mais je ne me vois pas. Oh je viens de me trouver. Je vois mon corps
inanimé sur mon lit. C'est étrange cette sensation. Je ne suis plus moi.
C'est peut-être ça que voulait dire Descartes en disant « je pense donc je
suis », en fait quand je pense je suis en moi. Mon esprit et mon corps ne
font qu'un seul. Peut-être ai-je atteint le moment comme l'a dit
Brassens où « mon âme et mon corps ne sont plus d'accord en un seul point
la rupture.» et une fois que la rupture est consommée, où va l'âme ? Y
a-t-il un paradis ou un enfer ? Pour l'instant rien n'a l'air de me
happer. Peut-être qu'il faut que je règle d'abord des histoires, des
rancoeurs anciennes. Je ne sais pas. Je ne sais pas où je vais ni
même si je vais quelque part. J'aimerais bien pouvoir entendre quelque chose,
la sonnette, le réveil. N'importe quoi mais quelque chose que me prouverait que
je suis vivant. J'aimerais bien que ma rage de dents me réveille. Merde je suis
trop jeune ! J'ai encore plein de choses à voir ! Je ne suis jamais
allé en Alaska, je n'ai jamais vu ACDC en concert, je n'ai pas fini mon livre.Je n'ai pas d'enfant. Voilà ce qui m'a le plus manqué dans ma petite vie.
Maintenant qu'il est trop tard je m'en rends compte. Les enfants c'est le moyen
d'atteindre l'immortalité vu qu'ils se rappellent de nous et transmettent nos
valeurs. Que ne me suis-je pas reproduit ? Je n'ai jamais essayé
l'homosexualité, je n'ai jamais goûté la cuisine albanaise, je ne me suis pas
réconcilié avec mon frère, je n'ai jamais cassé la gueule à Jules Bernard qui
me piquait mon goûter à l'école. C'est étrange comme on se rend compte de la
valeur des choses une fois qu'on les a perdues, ces choses. J'ai été un parfait
idiot. Je n'ai été qu'un parfait petit citoyen, j'ai voté pour un gouvernement
qui m'a eu, j'ai travaillé pour un patron qui s'est enrichi sur mon dos, j'ai
payé mes impôts, j'ai cotisé à tous les organismes, j'ai cotisé pour ma
retraite et je ne pourrai même pas en profiter. La vie est vraiment injuste.
Non, ce n'est pas la vie qui est injuste, c'est la mort.
Le pire c'est qu'il n'y a personne pour se rendre compte que je viens
de mourir. Ça fait bizarre de mettre ce verbe à la première personne du
singulier de pouvoir dire « je suis mort. » en fait, je ne le dis pas
vu que je n'ai plus de bouche, je le pense. Est-ce qu'au moyen de la pensée je
vais pouvoir entrer en contact avec d'autres morts ? Est-ce que je vais
pouvoir demander à Hitler s'il a des regrets ? à Gandhi si c'était à
refaire est-ce qu'il ferait tout pareil ? Au Che s'il est fier de sa
révolution ? Au Christ ce qu'il pense de l'Eglise catholique ? Je
pourrai enfin savoir si Dieu existe. Mais pour l'instant mon corps est dans le
lit et moi, je le vois. J'aurais pu faire un peu de régime, faire attention à
ma ligne. Le régime pizza MacDo, il y a forcément un moment où ça ne pardonne
plus. Je n'ai jamais aimé cette enveloppe charnelle et maintenant que je l'ai
quittée je la regrette. Grâce à elle je pouvais sentir du plaisir. Et
maintenant que vais-je faire ?
Même penser devient difficile. Mon âme s'allége. Je pars…

